Éducation, service civique, entrepreneuriat local, numérique et décentralisation effective : il détaille ses priorités et lance un message à la jeunesse comme aux décideurs.


Pour Amadou Lamarana Bah, la "Guinée des Territoires " est d’abord "un changement de regard sur notre pays ". Pendant trop longtemps, explique t-il, la Guinée a été pensée essentiellement depuis Conakry. Or, la Guinée est aussi faite de ses régions, de ses préfectures, de ses communes, de ses villages, de ses agriculteurs, de ses artisans, de ses entrepreneurs, de ses jeunes et de ses femmes.


"La véritable refondation de notre État doit donc partir des réalités vécues dans les territoires ", soutient-il. Il précise qu’il ne s’agit pas d’opposer Conakry à l’intérieur du pays, mais de construire un équilibre où chaque territoire devient un acteur du développement national.


L’analyste considère que l’hyper-centralisation constitue un problème majeur parce qu’elle crée une concentration des opportunités. Selon lui, lorsqu’un jeune de Télimélé, de Mandiana, de Lola ou de Gaoual doit venir à Conakry pour accéder à certaines formations, rechercher un emploi, entreprendre ou accomplir des démarches administratives, cela montre que l’organisation territoriale doit évoluer.


"Nous avons des talents dans toutes les régions. Nous avons des terres, des ressources, une richesse culturelle exceptionnelle et une jeunesse capable d’innovation ", a-t-il affirmé. Le problème, ajoute-t-il, est que les conditions permettant à ces talents de s’exprimer là où ils vivent ne sont pas toujours réunies.


Amadou Lamarana Bah assume une formule volontairement forte : l’intérieur du pays est devenu un " réservoir de ressources". Pour lui, cette expression pose une vraie question. "Nous ne devons pas seulement considérer nos territoires comme des espaces où l’on vient chercher des ressources. Ils doivent aussi être des espaces où l’on crée de la valeur ", plaide-t-il.


Une région, estime-t-il, ne devrait pas être obligée d’attendre systématiquement la capitale pour obtenir des solutions. Elle doit pouvoir développer ses propres capacités économiques, éducatives, numériques et culturelles, tout en restant pleinement intégrée à la République.


L’analyste identifie trois grandes priorités. La première est l’accès au savoir et à la formation. Il propose de rapprocher l’éducation, la culture, le numérique et la formation professionnelle des populations, notamment à travers des "Maisons de l’Innovation et du Livre " dans les préfectures, associées à des centres de formation technique adaptés aux économies locales.


La deuxième priorité est la mobilité et le brassage de la jeunesse. Il plaide pour un véritable service civique national permettant aux jeunes de servir temporairement dans d’autres régions que leur région d’origine.


La troisième priorité est l’entrepreneuriat territorial. "Si un jeune peut créer une entreprise, accéder à un accompagnement, utiliser le numérique et trouver des débouchés sans être obligé de venir à Conakry, nous aurons déjà commencé à changer profondément notre modèle de développement ", assure-t-il.


Amadou Lamarana Bah propose la mise en place d’un Fonds National d’Amorçage Territorial. Son objectif : donner aux initiatives locales les moyens de démarrer. Partout en Guinée, souligne-t-il, des jeunes ont des idées, des projets agricoles, numériques, artisanaux ou de services. Mais entre l’idée et sa transformation en activité économique, il existe souvent un obstacle financier et institutionnel.


"L’idée n’est pas de distribuer de l’argent. L’idée est d’investir dans des capacités économiques locales ", insiste-t-il, en appelant à un accompagnement et à des mécanismes de suivi.


L’analyste fait également le lien entre développement territorial et immigration clandestine. Pour lui, il faut regarder les causes autant que les conséquences. "Lorsqu’un jeune ne voit aucune perspective dans son environnement, il peut être tenté de partir. Nous pouvons multiplier les discours pour lui demander de ne pas partir, mais cela ne suffira pas si nous ne créons pas des perspectives crédibles chez lui", explique-t-il.


La réponse ne peut donc pas être uniquement moralisatrice. Elle doit aussi être économique et sociale. Créer des emplois locaux, développer les compétences et donner une perspective à la jeunesse, c’est aussi lutter contre le sentiment d’absence d’avenir.


Il propose dans cette logique un service civique de brassage national. ''Un jeune de Kindia doit pouvoir travailler avec un jeune de Labé, de Kankan ou de Nzérékoré. C’est dans la rencontre, le travail commun et le partage d’expériences que se construit véritablement le sentiment républicain '', affirme-t-il.


Ce service civique ne serait pas un simple envoi de jeunes sur le terrain. Il devrait leur confier de véritables missions d’intérêt général : éducation, environnement, numérique, santé communautaire, développement local, alphabétisation ou appui aux collectivités.


Pour Amadou Lamarana Bah, les collectivités doivent être davantage considérées comme des acteurs de développement et non uniquement comme des structures administratives. La décentralisation doit être accompagnée de compétences, de ressources, d’outils et surtout de capacités humaines.


Il préconise également la création de cadres de concertation locaux réunissant les collectivités, les jeunes, les femmes, les acteurs économiques, mais aussi les autorités coutumières et religieuses. ''Notre pays possède une intelligence locale considérable. Il faut apprendre à mieux la mobiliser '', dit-il.


Le numérique, selon lui, occupe une place centrale dans cette '' Guinée des Territoires ''. Des Guichets Uniques Numériques pourraient progressivement rapprocher les services publics des citoyens. Un jeune à l’intérieur du pays ne devrait pas nécessairement parcourir des centaines de kilomètres pour une démarche réalisable en ligne. Mais il reste réaliste : le numérique ne remplacera pas les infrastructures physiques. Il doit les compléter.


Aux décideurs, Amadou Lamarana Bah rappelle que la Guinée dispose déjà d’une grande partie des ressources nécessaires à son développement : des hommes et des femmes talentueux, une jeunesse importante, des terres, des ressources naturelles, une diversité culturelle et une formidable capacité de résilience. ''Notre défi est désormais de mieux organiser ces potentialités '', souligne-t-il.


Pour lui, la refondation ne doit donc pas seulement être institutionnelle. Elle doit aussi être territoriale.


À la jeunesse guinéenne, il adresse un message de responsabilité : ''Ne soyons plus les figurants du développement de notre propre pays. '' Il invite les jeunes à se former, entreprendre, participer au débat public et proposer des solutions. Mais il rappelle que les droits vont avec des devoirs : le travail, la discipline, le respect des institutions, le civisme et la responsabilité. ''Nous devons passer d’une jeunesse qui attend des solutions à une jeunesse qui devient elle-même une partie de la solution'', conclut-il.


''La Guinée ne manque ni de ressources ni de talents. Elle doit maintenant faire de ses territoires des moteurs de développement, et non de simples périphéries de la capitale. Il est temps de penser la Guinée autrement : une Guinée où chaque région compte, où chaque territoire crée de la valeur et où chaque citoyen peut construire son avenir là où il vit. Le temps de la Guinée des Territoires est venu. ''


Amadou Lamarana BAH, analyste des questions de leadership, innovation publique, jeunesse, gouvernance et développement.